La nécessaire éducation des donneurs de sang

Écrit par HOMODONNEUR le . Publié dans Analyses

Un donneur de sang – ou une donneuse –  est une personne qui donne son sang.

C’est là l’expression simple, réduite et quasi tautologique que les Réalistes affectionnent tout particulièrement, dans la mesure où elle leur évite toute réflexion ontologique sur ces personnes-là, tout questionnement vis-à-vis des déterminismes individuels et sociologiques opérant, encore moins toute approche éthique qui entoure ce geste.

Qui plus est selon cette philosophie de bas étage, les donneurs de sang seraient des êtres « supérieurs », naturellement pétris et de générosité et de responsabilité, pour lesquels donner son sang s’effectuerait systématiquement dans les meilleures conditions pour la santé – tant celle du receveur que celle du donneur.

Nous sommes vraiment désolés de briser cette vérité-là dans la présente analyse, encore plus de devoir  démontrer la nécessité d’éduquer un donneur ; manière de détruire l’excessive valorisation sociale attribuée à des personnes qui restent semblables à leurs prochains.

Et c’est de cette similitude que nous partirons : somme toute une personne lambda devient initialement un donneur par sa rencontre avec un lieu de collecte. C’est cette rencontre qui mérite de nous arrêter un court instant. Elle est le fruit de valeurs qui ont été préalablement imprégnées dans la psyché de cette personne et qui la rendent plus encline, au regard de l’injonction de l’altruisme ou de la générosité, de passer à l’acte à ce moment donné : celui de la rencontre.

Premier enseignement donc : un système transfusionnel qui souhaite disposer de produits sanguins quotidiennement met en œuvre tous les moyens pour recruter des nouveaux donneurs, c’est-à-dire éduquer les esprits d’une population donnée à recevoir favorablement les valeurs liées au don du sang et faire en sorte que ces valeurs inculquées puissent se manifester en acte via une offre de collectes de sang visibles et accueillantes.

Pour maintenir le stock de produits sanguins à un niveau satisfaisant, le recrutement de nouveaux donneurs est certes incontournable pour remplacer les donneurs de sang qui ont quitté, temporairement ou définitivement, le système transfusionnel ; la fidélisation des donneurs – en tant que fixation des donneurs sur la durée la plus longue possible – reste par ailleurs le moyen qui assure, en volume, la plus grosse partie des produits sanguins prélevés.

S’il est vrai que cette fidélisation s’observe par le fait que l’expérience vécue par chaque donneur à chaque collecte a été bonne, elle s’explique là aussi en grande partie par la force de conviction qui anime chaque personne à donner son sang régulièrement pour l’intérêt des personnes dans le besoin : les receveurs.

Ainsi, nous assistons à une forme de transfert d’identité de la part de la personne qui vient donner son sang, car elle ne vient plus donner pour elle (sauf la première fois où c’est davantage la valorisation sociale qui l’a poussé à donner) mais désormais elle vient donner pour l’autre, pour combler son besoin transfusionnel et créer de la sorte un lien anonyme et puissant entre le donneur qu’elle est de façon éphémère, et le receveur reconnaissant de façon éternelle.

S’il n’y a pas lieu à proprement parler d’éducation du donneur, pardon : de la personne qui pense souvent à donner son sang et qui parfois le donne ; il y a lieu d’observer la prise de conscience du donneur de sang que son acte est plus important que sa personne.

Notons à ce sujet que les distinctions décernées à chaque donneur de sang en fonction du nombre de dons accomplis est l’un des plus grands obstacles à cette prise de conscience ; en lieu et place de l’arrêté ministériel du 2 mai 2002 fixant ces niveaux de fiertés mal placées, comme il serait meilleur pour la formation éthique du donneur qu’il reçoive uniquement à l’occasion de sa première démarche à une collecte de sang, indépendamment de la réalisation ou de la non-réalisation du don, une simple et sincère distinction pour lui signifier la bienvenue à ce club ouvert de gens généreux.

Enfin nous devons, comme promis initialement, dépasser la prise de conscience préalablement évoquée pour aborder la réflexion éthique qui entoure ce geste et la nécessaire éducation des donneurs qui doit l’accompagner.

Donner son sang ne se résume pas simplement à fournir des produits sanguins : c’est également fournir des produits sanguins en diminuant les risques tant pour la personne qui donne que la personne qui reçoit.

Donner n’est pas un acte héroïque où la vie de la personne qui donne est en danger, donner son sang en cachant des problèmes cardiaques par exemple est la claire manifestation tant de l’imbécilité que de l’irresponsabilité : finir aux urgences ne contribuera jamais à améliorer la santé publique !

Donner est un acte responsable où la personne qui donne pense à la personne qui reçoit : autant dire qu’elle doit non seulement s’abstenir de donner quand elle sait avoir été exposé à un risque transmissible par le sang ; qui plus est, par principe, elle se soumet à l’entretien médical préalable au don.

Ces cinq principes se retrouvent dans la charte du donneur qui en comporte un sixième, une forme de clause de non-persévérance dans l’erreur, qui invite le donneur déviant par le passé à retrouver la pleine conscience de sa pleine responsabilité dans son acte.

Être donneur, ce n’est pas se définir par rapport à soi-même, rappelons-le encore une fois, c’est se définir par rapport à l’autre dans son besoin transfusionnel.

Être donneur de sang, c’est aussi se considérer comme un être en devenir tant par la nécessaire éducation des donneurs que par le questionnement, l’appropriation, la défense et la promotion des valeurs éthiques liées au don du sang par chaque donneur et chaque donneuse tout au long de sa vie.

C’est même plus que cela : c’est bâtir une société qui, en privilégiant le lien entre humains aux biens matériels, élève la solidarité au rang de politique de civilisation.